mardi 28 juillet 2020

Gisèle Halimi



Plaidoirie Gisèle Halimi procès de Bobigny (voir avec la cause des femmes)

Je ressens avec une plénitude jamais connue à ce jour un parfait accord entre mon métier qui est de plaider, qui est de défendre, et ma condition de femme. (…) Si notre très convenable déontologie prescrit aux avocats le recul nécessaire, la distance d’avec son client, sans doute n’a-t-elle pas envisagé que les avocates, comme toutes les femmes, étaient des avortées, qu’elles pouvaient le dire, et qu’elles pouvaient le dire publiquement comme je le fais moi-même aujourd’hui. (…)
Ce que j’essaie d’exprimer ici aujourd’hui, c’est que je m’identifie précisément et totalement avec MmeChevalier et avec ces trois femmes présentes à l’audience, avec ces femmes qui manifestent dans la rue, avec ces millions de femmes françaises et autres.
Elles sont ma famille. Elles sont mon combat. Elles sont ma pratique quotidienne. Et si je ne parle aujourd’hui, Messieurs, que de l’avortement et de la condition faite à la femme par une loi répressive, une loi d’un autre âge, c’est moins parce que le dossier nous y contraint que parce que cette loi à laquelle je dénie toute valeur, toute applicabilité, toute possibilité de recevoir aujourd’hui et demain le moindre sens, que parce que cette loi est la pierre de touche de l’oppression qui frappe la femme. (…) C’est toujours la même classe, celle des femmes pauvres, vulnérables économiquement et socialement, cette classe des sans argent et des sans relations qui est frappée. Voilà vingt ans que je plaide, Messieurs. (…) Je n’ai encore jamais plaidé pour la femme d’un haut commis de l’État, ou pour la femme d’un médecin célèbre, ou d’un grand avocat, ou d’un PDG de société, ou pour la maîtresse de ces mêmes messieurs. Cela s’est-il trouvé dans cette enceinte de justice ou ailleurs? Vous condamnez toujours les mêmes, les “Madame Chevalier” (…) Retournons aux sources.
Pour que MarieClaire, qui s’est trouvée enceinte à 16 ans, puisse être poursuivie pour délit d’avortement, il eut fallu prouver qu’elle avait tous les moyens de savoir comment ne pas être enceinte, et tous les moyens de prévoir. Ici Messieurs j’aborde le problème de l’éducation sexuelle. Vous avez entendu les réponses des témoins. Ce que je voudrais savoir, c’est combien de Marie-Claire en France ont appris qu’elles avaient un corps, comment il était fait, ses limites, ses possibilités, ses pièges, le plaisir qu’elles pouvaient en prendre et en donner? Combien? Très peu, j’en ai peur. (…)Je voudrais savoir combien de parents – et je parle des parents qui ont les moyens matériels et intellectuels de la faire – abordent tous les soirs autour de la soupe familiale l’éducation sexuelle de leurs enfants. Madame Chevalier, on vous l’a dit, n’avait pas de moyens matériels et elle n’avait pas elle même reçu d’éducation sexuelle. (…)
Pourquoi ne pratique-t-on pas l’éducation sexuelle dans les écoles puisqu’on ne veut pas d’avortement? Parce que nous restons fidèles à un tabou hérité de nos civilisations judéochrétiennes qui s’opposent à la dissociation de l’acte sexuel et de l’acte de procréation.
Ils sont pourtant deux choses différentes. Ils peuvent être tous les deux actes d’amour, mais le crime des pouvoirs publics et des adultes est d’empêcher les enfants de savoir qu’ils peuvent être dissociés. (…)
Deuxième responsabilité: l’Accusation. Peut-elle établir qu’il existe en France une contraception véritable, publique, populaire, gratuite? Je ne parle pas de la contraception gadget, de la contraception clandestine qui est la nôtre aujourd’hui. Je parle d’une véritable contraception. Or la contraception, à l’heure actuelle, c’est peut-être 6 ou 8 % des femmes qui l’utilisent. Dans les milieux populaires, c’est à peine 1 % des femmes. (…)
Dans la logique de la contraception est inscrit le droit à l’avortement. Supposez qu’on oublie sa pilule. On peut oublier sa pilule. Supposez l’erreur. L’erreur dans le choix du contraceptif, dans la pose du diaphragme. L’échec, l’erreur, l’oubli…
Voulez-vous contraindre les femmes à donner la vie par échec, par erreur, par oubli? Est-ce que le progrès de la science n’est pas de barrer la route à l’échec, à la fatalité? (…)
Supposez que Marie-Claire ait décidé d’avoir cet enfant. Pensez-vous véritablement qu’elle aurait pu le garder, l’éduquer décemment, le rendre heureux et continuer de s’épanouir elle-même? (…)
Dire que la loi, bonne ou mauvaise, est la loi, est un refus de prendre ses responsabilités, et aussi – je le dis très franchement – ce n’est pas digne de ce que doit être la magistrature. (…)
On vous dit que vous devez “dire le droit”. Mais “dire le droit” n’a jamais voulu dire devenir une justice robot et se désintéresser des grands problèmes de notre vie. (…) A-t-on encore le droit aujourd’hui en France, dans un pays que l’on dit civilisé, de condamner des femmes pour avoir disposé d’elles-mêmes ou pour avoir aidé l’une d’entre elles à disposer d’elle-même? (…) Ce jugement de relaxe sera irréversible, et à votre suite, le législateur s’en préoccupera.”
Extraits de la plaidoirie de Gisèle Halimi
lors du procès de Bobigny
"Avec l'aimable autorisation de Gisèle Halimi et de Choisir la cause des femmes

Voici une femme qui est décédée, mais qui n'est pas morte.

 

lundi 20 juillet 2020

Chloé & Vassilena Serafimova

Je suis totalement nul en musique électro ; je n'y connais rien,  ou si peu (à part Fakear, et encore...Corona ? Non, je blague) que c'est à peu près pareil. Mais je suis tombé totalement par hasard sur un truc que j'ai trouvé prenant, hypnotisant, génial :


Je ne connais aucune de ces deux artistes. Mais j'adore ce mélange entre deux savoir-faire, deux techniques différentes mais qui se rejoignent dans un monde qu'elles nous font partager. J'aime le contraste entre l'agitation organique de l'une et la concentration hiératique de l'autre ; j'aime le fait que les appuis de l'une changent au gré de l'intensité qu'elle met dans ses percus, et que les doigts seuls de l'autre créent un atmosphère lourde ou légère.
Et j'aime le fait qu'elle se rejoignent sur un même ensemble mélodique, une même montée en tension, une même œuvre. Ensemble, avec leurs différences, elles créent quelque chose, une mélodie, un même rythme.


vendredi 22 mai 2020

Et Mory Kante...



Putain, ce blog ressemble à une rubrique nécro...
Comme Asimbonanga, A vava Inouva et d'autres (pêle-mêle : Animals des Floyd, Le Forestier, Barbara, Brassens, Tombé du ciel, Tracy Chapman, etc. merci les parents), Yeke yeke fait partie de mon univers musical depuis que je me souviens en avoir un, d'univers musical.
Je ne connais que cette chanson de ce chanteur, mais ça fait partie des quelques chansons que je peux me mettre quand j'ai besoin de me mettre un coup de boost depuis toujours, de cassettes audio il y a bien bien long à clé USB maintenant.

lundi 18 mai 2020

Qui me dira la montagne, la mer, et l'aventure ?

J'ai fait il y a maintenant un certain temps deux calligraphies pour mes deux amies Céline et Christine, sur la base de textes qu'elles ont écrit. Comme je les leur ai désormais données (déconfinement oblige), je peux les montrer ici (désolé pour la qualité des photos, j'avais une mauvaise lumière) :

 
 
Qui me dira ?

Là, c'est une transcription en chinois de mots forts du texte qui avait été écrit :

Wen tì (la question)
Shān (la montagne)
Jì yù (le hasard / l'aventure)

Comme hier on s'est baladé à la mer et que c'était bien chouette, pour le souvenir d'un canon à la maison des douaniers :
J'assume totalement le côté carte postale basique de cette photo !

On un peu fait comme tout le monde, je pense qu'on avait tous besoin de ré-élargir nos horizons ce week-end après cette période de repli physique sur soi. En l'occurrence, Internet a eu du bon, car dans une certaine mesure le réseau a permis de conserver des liens non physiques (écrits, échanges vidéo, etc.) avec des personnes qu'il n'était plus possible de voir physiquement. Mais il paraît maintenant nécessaire de se décramponner de l'hypnotique écran pour revenir à la réalité tangible de l'extérieur.

Tant qu'à mettre des trucs faits à l'encre de Chine, j'en profite pour mettre aussi un essai de héron (plus ou moins imaginaire, hein), que j'aime bien :


Même si on voit les hésitations dans certains traits, je suis carrément fier d'avoir fait ces dessins / calligraphies !

dimanche 10 mai 2020

L'orage

Juste parce qu'un orage c'est trop beau, qu'en Bretagne ils sont rarement aussi intenses, et qu'on a passé une soirée cool hier à l'observer avec les enfants :







dimanche 3 mai 2020

Idir...

Idir est mort hier.

A vava inouva a accompagné ma vie d'aussi loin que je me souvienne. Un clic sur l'image vous amènera à la version de cette chanson que j'ai toujours connue :

https://www.youtube.com/watch?v=8qcSdqc7QYo

 Voici une autre chanson, Ssendu, dont je dois à un concert Tayfa de l'avoir découverte, dans mon adolescence :
 
https://www.youtube.com/watch?v=4rbSbWxDpbM
 
Au-delà de la madeleine de Proust, écho de la nostalgie qui m'accompagne souvent, Idir a toujours été un partisan du mélange de cultures, travaillant souvent, par exemple, avec des artistes celtiques. Je mets ci-dessous une version kabyle de Scarbourough fair, chantée avec sa fille :

https://www.youtube.com/watch?v=5POMNp8OVNQ


Et Isaltiyen avec Alan Stivell :

https://www.youtube.com/watch?v=a0sgDoObO3g

Et puis, pour faire écho à un précédent billet, un dialogue avec Johnny Clegg :
 
https://www.youtube.com/watch?v=ct7TGM99n3A

En visioconf s'il vous plaît

Hier, un ambassadeur de l'ouverture à l'autre s'en est allé.

 

mercredi 29 avril 2020

La fête des chouettes

Pour continuer de jouer avec les mots, j'ai pris 15 mots dans le Seigneur des Anneaux (François je ne te remercierai jamais de me l'avoir ramené d'Angleterre), et j'ai essayé de faire une acrostiche plus ou moins rimée d'au moins 8 lignes ; ça a donné ça :

Of owls’feast I will tell you here,
Walking under a full moon, there is no room
Left for worries, nor for fear.
Sending a hoot, they fly, as they for mice loom.
For they are night predators, with their beady eyes seeing
Everything, hearing all the little sounds of the undergrowth ;
And as they spot a prey, in a quick fall,
Suddenly on the unfortunate, be it mammal or moth,
They feast in advance on their next coming meal.


Mots : they, men, bodies, for, of, evidently, there, suddenly, send, your, it, and, walking, left, quick.

En discutant avec Christine de ce texte, je me suis rendu compte qu'en voulant m'extraire de l'univers de Tolkien, le sujet est devenu automatiquement lié à la nature. C'était totalement involontaire, d'autant que l'ensemble des mots tirés au sort est commun et n'est lié à aucun de ces deux thèmes. Du coup, j'ai pris la résolution d'essayer de sortir de ma zone de confort pour les prochains textes, à voir si j'arrive à m'y tenir !

dimanche 5 avril 2020

L'Exil

Je participe avec deux amies depuis quelque temps à des ateliers d'écriture informels, et l'un de ces ateliers m'a donné l'occasion d'écrire ce texte :

Errant en fuite de mon pays en ruine, je
Traîne les souvenirs meurtris de ma vie passée aux feux
Rageur de la brutalité, indifférent de la realpolitik.
Armé de mon seul courage en lambeaux, de ma panique,
Nourri, à peine, chancelant, je cherche un paradis de paix, où ?
Gênés par notre apparence d’ailleurs, et par notre nombre,
Et par leur réflexe avide de non-partage, ils nous le refusent. Nous
Resterons les étrangers au visage sombre.

Je l'ai lu, et transmis à l'émission la Chronique des Confins, sur Timbre FM, et si vous avez envie d'endurer la mauvaise qualité de l'enregistrement et ma voix...ma voix, quoi, ben c'est écoutable à cette adresse : https://timbrefm.fr/actualites/chroniques-des-confins-chapitre-03/

Merci beaucoup à Christine pour les contraintes du thème et de l'acrostiche !

lundi 30 mars 2020

Article sans titre

Aujourd'hui, j'ai envie de partager ce poème, je suis tombé dessus par hasard tout à l'heure sur le site de Libé :

Un jour j’ai pris la route ancienne
à travers prés friches lavognes
jusqu’au village
où gît sous une dalle
dans la fauve glèbe ruthène
le père du père de mon père

Je ne connais pas son visage
la couleur de ses yeux
s’il avait une barbe d’empereur
ou les nobles gauloises
des paysans en vareuse bleue
qui ont offert à mon enfance
leur senteur de luzerne et de lait

Tintait pour moi la même cloche
qu’au morne jour de son glas
le soir ou le matin
d’un hiver immobile de neige
parsemé de corneilles
ou d’un été de blés roux
dans les coquelicots en fanfare

J’ai marché sur l’herbe grasse
de ses berges coutumières
entre les vergnes et les saules
respirant la sombre odeur
lumineuse des truitelles

et dans les fayards s’envolait
le rire moqueur du pivert
que je n’avais pas oublié

Bien qu'il ne colle pas tout à fait, il résonne assez fortement avec mon actualité personnelle, une actualité sur laquelle je ne veux pas m'étendre ici.  Je n'ai pas le goût d'étaler des évènements trop personnels sur un blog, sauf à travers le prisme de l'écriture et avec une certaine distance. Mais ce texte semble approprié.

jeudi 26 mars 2020

Écœuré

L'autre jour, en allant faire mes courses (dûment muni de mon attestation...), j'ai vu ça placardé sur un bus :
OK, donc : l'argent est l'objectif à atteindre, qui donne la respectabilité ; les gens qui taguent / banlieusards sont forcément des gens avides, ce qui est différent d'être dans le besoin ; le sport n'est qu'un moyen d'enrichissement.

Comment c'est possible d'avoir encore foi en l'espèce humaine ?

J'ai rien d'autre à dire : pas étonné, non. Écœuré.


lundi 16 mars 2020

Le complexe de Chita

Mardi dernier, sous l'impulsion de Céline, on est allés voir le spectacle de marionnettes Le complexe de Chita, par la compagnie Tro-Heol. Une présentation du spectacle par la compagnie elle-même est accessible en suivant ce lien : comme on n'est jamais si bien servi que par soi-même, je ne vais pas refaire cette présentation.

Je vais dire, par contre, à quel point c'était impressionnant.

La première chose qui m'a frappé, avant même de détailler les marionnettes, c'est la fluidité des gestes, des enchaînements de séquences. C'est un ballet, un ballet sur fond noir, par des danseurs de noir vêtus, qui savent faire oublier la présence de leur corps au profit de leurs mains et de leurs marionnettes. De leurs visages, aussi : comme un mime qui incarnerait les émotions de sa marionnette, le marionnettiste, muet, est expressif - du coin de l'œil on le voit et on imprime son expression sur le visage de la marionnette en mouvement. Les deux ne font alors qu'un être hybride, vivant.

C'était impressionnant, également, par la richesse des thèmes abordés : le monde de l'enfance, le rêve (quelle  séquence magnifique et inquiétante), une touche de fantastique - de ce fantastique dont on ne sait pas très bien s'il est bénéfique ou non, peut-être n'est-il d'ailleurs ni l'un ni l'autre, nous extirpant ainsi d'une vision binaire du monde -, de burlesque et de drame, le contact avec le mensonge, la mort et la dureté de la vie, la responsabilité imposée, le déterminisme, qui suis-je, suis-je nécessairement dans la lignée de mes parents, et quelle place prendre dans ce monde d'adultes qu'on découvre à chaque pas qu'on fait, de même qu'on se découvre soi-même ? 

Et les marionnettes. À les voir, je n'avais pas deviné la technique précise d'articulation et d'équilibrage nécessaire à ce qu'elles aient des mouvements si naturels, derrière la jute de leurs vêtements. 

Un mot de l'éclairage, précis, parfaitement synchronisé, propre à créer les ambiances, et qui participe aussi grandement à la "disparition" des marionnettistes derrière leurs marionnettes, et à la magie des enchaînements.

Enfin, ça faisait longtemps que je n'avais pas écouté du Queen ; eh bien j'ai adoré voir le clip de I want to break free (totalement kitchissime, j'adore) façon marionnettes !

Je n'ai pas vu le temps passer. C'était une soirée riche de découvertes. Un grand merci donc à Céline pour nous avoir motivés à venir, et pour les explications !

D'aucuns diront que ce n'était pas très responsable de sortir à ce moment-là, en pleine montée en puissance du coronavirus. Ce n'est pas faux, bien sûr. Mais en même temps (!), quelques jours après que notre adorable président soit allé au théâtre, pourquoi nous en serions-nous privés ? Le spectacle vivant est, par essence, un combat contre l'immobile, le froid, l'inanimé. Y aller était un acte de résistance. Bien sûr, depuis, la résistance a pris un autre visage ; le discours présidentiel de ce soir y a veillé, et à raison pour une fois. 
Une remarque cependant : les annonces de ce soir ont montré combien ce gouvernement est capable de prendre des décisions radicales dans des situations d'urgence immédiate. Que ne le fait-il également pour cette situation d'urgence moins visiblement immédiate qu'est le changement global...


dimanche 8 mars 2020

Vous n'aurez plus le confort du silence

Incité par une copine, Céline, je suis allé à la manif pour la Journée Internationale de lutte pour les droits des femmes à Rennes aujourd'hui (on devait être trois, mais notre troisième larronne était malade).

Il y avait des panneaux bien percutants, dont voici deux exemples:
Mon préféré est celui de gauche. Celui de droite assimile le capitalisme destructeur au patriarcat ; honnêtement, je ne sais pas si on peut faire ce raccourci : pas sûr qu'une société non patriarcale donne autre chose.
Mais comme notre société patriarcale a débouché sur le capitalisme, après tout...

Adèle Haenel, Virginie Despentes étaient clairement à l'honneur, plusieurs panneaux reprenant la conclusion de son édito de Libé. À titre débatoire, je mets aussi en lien la réponse de Natacha Polony (l'opinion que je retire de cette réponse est que Polony se goure largement en disant que Despentes écrit un texte incitant à la haine des hommes, mais comme je trouve toujours intéressant d'avoir deux points de vue, surtout sur un sujet aussi complexe...).

Des femmes kurdes donnaient de loin en loin le rythme de la marche :
Jîn - Jîyan - Azadî : vie - femme - liberté. En fouillant un peu, je tombe sur ce reportage sur LensCulture,
mais aussi sur ce texte, nettement plus radical. Le PKK est considéré comme une organisation terroriste
même si - si j'en crois Wikipédia - l'évolution du mouvement vers des objectifs plus humanistes,
et déconnectés d'un objectif de prise du pouvoir, peut interroger sur ce statut.

Je ne sais pas quel chiffre donneront les comptages, mais j'estime qu'on était entre 2 et 3 000 à être venus marcher (Edit : environ 3 000, je commence à avoir l'œil). Comme à chaque fois, c'est à la fois beaucoup et très peu...

Sans aller jusqu'à dire que je cautionne ce type de dégradation de lieux de culture, en l'occurrence lorsqu'un groupe d'anars est allé tagger la vitrine du TNB, j'ai compris pourquoi. Clairement, ma première réaction a été une réprobation bien nette ; mais en discutant, je me suis rendu compte que là, cet acte posait une vraie question : ce type de lieux de culture, en diffusant le J'accuse de Polanski, cautionnait la notion de la séparation entre l'œuvre et son auteur.
Or, il se trouve que même maintenant j'ai du mal à écouter du Noir Désir parce que je suis incapable de me dire que, pendant qu'il écrivait des chansons magnifiques, Cantat battait sa femme (d'ailleurs cette question était interrogée sur un panneau aujourd'hui). Même si son œuvre ne se résume pas à cela, il n'en est que plus tragique qu'elle soit, à mes yeux en tout cas et de manière à peu près indélébile, entachée par cela. Le fait que Polanski ait reçu le César de la meilleure réalisation, en distinguant donc autant le bonhomme que son œuvre, me semble montrer clairement que la majorité des 1400 votants, théoriquement des gens cultivés à l'éducation poussée, ne la fait pas, cette différence. Alors je fais une différence nette entre Cantat et Polanski : Cantat a été reconnu coupable et a payé sa dette envers la société, même si cela ne change pas ses actes ; Polanski n'a pas été reconnu coupable. Mais je n'arrive pas à extraire leurs œuvres de ces gens. Un jour, peut-être arriverai-je à lire Céline (Louis-Ferdinand, hein, pas toi, Céline), mais je ne m'y suis pas encore résolu.
J'entends l'argument qui est de dire "Oui mais à ce compte-là, il y a sans doute des foultitudes d'artistes dont le comportement n'est pas beaucoup plus glorieux et que tu ne devrais donc pas apprécier non plus". En effet. Je ne connais pas la vie privée de l'ensemble des artistes que j'admire. Mais le fait que, depuis la mort de Marie Trintignant, cela a une importance cruciale sur le regard que je porte sur une œuvre ou un artiste, me semble une évolution positive.
Ensuite, des gens viendront argumenter sur la tyrannie de la bien-pensance...Ben je les laisse à leur argument. C'est con mais je n'ai rien à y répondre, à part de dire que, potentiellement, la bien-pensance a aussi mené à la fin de l'esclavage.

Au final, je remercie à fond Céline de m'avoir incité à venir ! Je renvoie ICI au texte qu'elle a écrit sur cette manifestation  



 

PS : j'ai hésité à corriger le titre de ce post et à l'accorder à la première personne du pluriel, vu que je suis un mec. Et puis je me suis dit que 'fallait pas non plus exagérer. Je ne m'inclus pas dans les violeurs ou les metteurs de main au cul, même s'il est impossible de dire que je suis totalement exempt de sexisme, parce que le sexisme patriarcal est tellement inclus dans notre société qu'il est probablement indécelable sur certains points (dont nous n'avons peut-être pas encore conscience mais qui nous serons peut-être reprochés plus tard !).

dimanche 9 février 2020

J'ai participé fin 2019-début 2020 à des ateliers visant à fabriquer un conte et à le conter, organisés par la médiathèque de Mordelles ; après beaucoup d'erreurs et de fausses pistes, ça a donné ça :



Ce soir, je vais vous raconter l’histoire d’une gratte.
Cette gratte-là, c’est un marin, fils fugueur de luthier qui l’avait fabriquée avec une caisse de vin, un morceau d’espar fixé dessus. Il avait acheté un lot de cordes pour deux sous à un musicien de passage sur le navire et avait réussi, en tâtonnant, à leur donner la bonne tension. Il n’avait pas mis de frettes, il jouait à l’oreille, un peu comme d’un oud. Je ne vais pas prétendre qu’il jouait bien, mais comme il n’en jouait quand même pas trop mal, le capitaine tolérait qu’il en joue et les autres marins, s’ils étaient d’humeur, partaient même parfois à chanter pour accompagner la musique.
Un jour, le navire de commerce, se trouvant à court d’eau douce et de produits frais, fit relâche dans le port d’une petite île, pour deux jours. Nul ne sait exactement ce qu’il s’y passa, mais il y eut un remue-ménage au soir ; des policiers poursuivirent un marin qu’ils n’attrapèrent jamais, peut-être parce qu’on leur avait indiqué une mauvaise direction. Le capitaine du navire, qui avait des raisons pour que les autorités ne fouillent pas trop son bâtiment, se dépêcha de mettre les voiles, avec le marin et sa guitare à son bord.
Ils partirent au large, et de ce jour naviguèrent plusieurs années, le navire, son capitaine, son marin et sa guitare toujours à bord.
Un soir, le marin attendait de prendre son quart en jouant de la guitare, comme il en avait l’habitude, assis sur une lisse, et il regardait la mer. Le soleil venait de se coucher, et seule une faible rougeur éclairait encore la mer, à l’ouest. La lune luisait comme une montre ronde, faisant scintiller par intermittence la crête des vagues. Le vent sifflait, et le ressac battait le bordage à petits coups réguliers.
Soudain, il lui sembla entendre comme une musique, une flûte, qui provenait de la mer. La mélodie accrocha son esprit et, sans en avoir vraiment conscience, il se leva et, passant le parapet, il posa le pied sur une conque apparue en silence. Tiré par deux tritons, il traversa la mer vineuse jusqu’à atteindre une côte découpée, dans la lumière du matin. L’esprit porté par la musique, il chemina sur un quai de pierres lourdes parcourues de figures étrangement évanescentes, et qui du reste ne lui prêtaient absolument pas attention. Il franchit des canaux, longea des palaces, jusqu’à prendre une venelle. Au bout, une porte de bois massif cloutée de fer ; derrière, une cour jardinée. Une odeur de chèvrefeuille marquait l’atmosphère.
Une femme vêtue de blanc, au grand chapeau, l’attendait. Brune de peau elle était, et sombres ses cheveux ; et sous ses yeux clairs, ses lèvres étaient d’or.
« Ah, te voilà, marin, oui, oui. » Elle porta un fin cigarillo à sa bouche et exhala un long nuage de fumée. « Tu as amené ta guitare, bien, bien...J’ai besoin de mêler ta musique à celle d’un autre. »
Elle leva une main, et un air de flûte s’éleva dans les airs. Sans un mot, le marin positionna sa guitare et se mit à jouer.
Les deux mélodies se mêlaient dans le calme du jardin dans la nuit, s’accordant parfaitement, quoique l’air de flûte, légèrement malhabile, semblât joué par un enfant.
La femme à la bouche dorée s’adossa au mur et ferma les yeux, semblant s’absorber dans la beauté de cette musique. Des volutes de fumée se formaient, et se dissipaient dans l’air lorsqu’elle expirait. Quand les dernières notes eurent fini de s’égrener, elle soupira.
« Allons, il semble que tout l’or du monde ne puisse acheter une place dans les cieux, non, non. Dommage. 
Marin, tu m’as apporté là un réponse que j’attendais depuis bien bien long. Pour te remercier, je vais te faire un présent. Mais tu ne le reconnaîtras pour ce qu’il est que lorsque tu le verras. Retourne maintenant à ton navire, à ton quart, et à ta vie. »
Le marin ouvrit les yeux. Il était toujours sur sa lisse, et le bois sous sa main lui paraissait tout ce qu’il y a de plus réel ; mais la fragrance d’un chèvrefeuille en fleur également, même si la brise marine eût tôt fait de la chasser.
Il prit son quart, et sa vie de marin se poursuivit. Il jouait toujours de la musique sur sa guitare, mais il n’avait plus le même entrain ; il lui semblait qu’il y manquait quelque chose.
Comme il arrive parfois dans le monde du commerce, il advint que le navire traversât une période creuse. Ils faisaient des distances ridicules pour convoyer des marchandises qui parfois ne l’étaient pas moins. Il leur arrivait de naviguer à perte.
Un jour, alors que le marin jouait, il sentit quelque chose de tiède lui tomber sur l’épaule. Il regarda sa vareuse, et leva les yeux au ciel en insultant tous les goélands de la terre ; puis il se reprit : un oiseau, cela voulait dire que la terre était proche. Ils virent bientôt l’île et y accostèrent.
À peine le marin eût-il posé le pied dans à terre, qu’il entendit une flûte malhabile, malgré l’ambiance bruyante créée par l’activité du port. Il saisit sa guitare et se dirigea vers l’origine de la mélodie. Il marcha longtemps, ne prêtant pas attention au fait qu’il était impossible que le son de cette flûte d’enfant parvienne à ses oreilles d’aussi loin, surtout avec le bruit ambiant.
Il traversa la ville, pour arriver à une petite place de village. Là, parmi des adultes vaquant à leurs occupations, se trouvait un enfant, qui jouait de la flûte à bec. Le regard de ses yeux noirs le transperça, mais il souriait en jouant de son instrument.
Lui rendant son regard, le marin saisit le sien, et commença à jouer.



Un grand merci à cette très dynamique médiathèque d'avoir organisé ces ateliers !